XI

— Pour une belle histoire, c’est une belle histoire ! fit Blackie Melrose quand Morane eut fini de parler. Et elle est vraiment vraie ?

— Je vous avais interdit d’en douter, Blackie…

— Bon, je vous crois, commandant Morane. Donc, si je comprends bien, on vous croit mort et l’Oiseau de Feu est toujours aux mains du Requin Chinois et de ses pirates qui vont en faire un engin de destruction en obligeant votre ami à le piloter ?

— C’est là un résumé à peu près parfait de la situation, approuva Bob.

Au-dehors, les battements de tam-tams avaient repris, de plus en plus violents et ponctués de cris sauvages.

— Pas d’erreur, dit Morane, la fête a commencé…

— On célèbre votre capture, comme on a célébré la mienne. Ensuite, on sera peut-être sacrifiés et – qui sait ? – mangés. Pendant ce temps, ce maudit squale bouffi de Dimitri Tchou et ses bandits de grands chemins s’en donneront à cœur joie avec l’Oiseau de Feu…

Bob Morane s’était assis au fond de la cage, à ruminer ses pensées.

— Qui sait, Blackie, qui sait ?… fit-il juste assez haut pour que son compagnon comprenne ses paroles à travers le bruit des tam-tams. Cette fête nous donnera peut-être le moyen de tirer notre révérence.

— Tirer notre révérence ?… Vous voulez dire : fuir ?… Vous n’y pensez pas sérieusement ? Nous serions rejoints avant d’avoir franchi l’enceinte du village !

— Il est probable que, pendant cette fête, les Négritos s’enivreront – s’ils n’ont déjà commencé. Quand ils seront tous ivres morts, nous tenterons de gagner la côte à bord d’une pirogue. Mais, avant, il faut sortir de cette cage et je vous crois assez fort pour en venir à bout.

Le mécanicien brandit des mains qui auraient aussi bien été à leur place au bout des bras d’un gorille, et il gronda :

— Soyez sans crainte, commandant Morane, ces pattes-là sont pareilles à des griffes d’acier ! Maintenant que vous êtes venu me rendre l’espoir, je vais briser ces bambous comme des allumettes !

— Comment se fait-il que vous n’ayez pas employé votre force plus tôt ? s’enquit le Français. Depuis le temps que vous êtes enfermé ici !

— Je ne croyais pas pouvoir m’en tirer une fois sorti de la cage, expliqua l’hercule. Maintenant, vous êtes là, je vous connais de réputation et je sais qu’avec vous j’ai une chance d’échapper à ces Négritos que Belzébuth emporte ! Quand vous le déciderez, j’agirai.

Dans l’ombre, Morane sourit à cette confiance, et il se contenta de déclarer :

— Il faut attendre, Blackie, attendre le moment propice. Tout ce que je vous demande pour l’instant, c’est un peu de patience.

Au cours des heures qui suivirent, l’orgie battit son plein au-dehors, puis peu à peu les cris se firent moins nombreux, moururent ; les tam-tams eux-mêmes cessèrent de battre ; et ce fut le silence total.

— On n’entend plus rien, murmura Bob. L’aube approche et ils doivent tous dormir à l’heure actuelle, assommés par le vin de palme… Je crois que le moment est venu de montrer votre force.

Le colosse s’approcha de la porte de la cage et, pendant de longues secondes, Morane l’entendit haleter sous les efforts prodigieux qu’il accomplissait. Finalement, il y eut un craquement sourd : les bambous avaient cédé.

— Je crois qu’on pourra passer, souffla Melrose. Ça a été dur, mais j’y suis parvenu.

— Attendons un instant, dit Morane, pour voir si le bruit n’a pas attiré l’attention.

Durant plusieurs minutes, ils demeurèrent aux aguets et, comme rien ne se produisait, ils s’enhardirent.

— Je crois qu’on peut y aller, fit Bob tout bas.

Ils se glissèrent par l’ouverture et traversèrent la case. Au passage, Blackie Melrose fit un petit salut de la main aux totems, en jetant :

— Vous avez été mes seuls compagnons pendant tous ces jours, mais vous n’étiez pas si agréables à regarder, et je vous quitte sans regrets.

En rampant, les deux hommes gagnèrent la plate-forme extérieure, d’où ils pouvaient avoir une vue d’ensemble sur le village. À la lueur des feux qui s’éteignaient, ce n’étaient que corps étendus, hommes femmes et enfants mêlés. Visiblement, la beuverie avait été générale.

— On ne peut pas dire que le casse-poitrine n’a pas coulé à flots, remarqua Blackie. Désormais, ce n’est pas saoul comme un Polonais qu’il faudra dire, mais saoul comme un Négrito.

On avait enlevé l’échelle et il y avait bien une hauteur de trois mètres jusqu’au sol.

— J’y vais le premier, décida Bob. Je vous ferai signe quand vous pourrez sauter à votre tour, Blackie.

Il se laissa tomber et se reçut sur la pointe des pieds, en fléchissant les jarrets. Cela fit un peu de bruit, mais aucun des dormeurs ne bougea.

— À vous, Blackie !

Le géant sauta, mais son poids était tel qu’il se reçut aussi silencieusement qu’un éléphant.

— Si après cela personne n’est réveillé, dit Morane, c’est que vraiment le vin de palme était de bonne qualité.

Le vin de palme était de bonne qualité, et personne ne se réveilla.

— Longeons les palissades, décida encore Bob, et tâchons d’atteindre la rivière sans nous faire repérer.

En passant, il récupéra une lance plantée dans le sol, en songeant : « Prenons cela. J’ai dans l’idée que ça pourra bientôt me servir. »

Le premier, Blackie Melrose sauta dans une pirogue.

— Ouf !… Tout s’est bien passé jusqu’ici… Pas un seul de ces ivrognes n’a bronché.

Il saisit une pagaie et enchaîna :

— Hâtons-nous de mettre le plus de distance possible entre ces maudits et nous.

— D’accord, Blackie, mais, avant cela, il serait sage de prendre une dernière petite précaution.

Bob s’approcha des autres pirogues et, à coups de lance, il en perça le fond l’une après l’autre. Quand il eut rejoint Blackie, elles étaient en train de couler.

— De cette façon, dit Morane, les Négritos ne pourront nous poursuivre. Avant qu’ils aient remis leurs embarcations en état, nous serons loin.

Melrose se mit à rire silencieusement, pour déclarer :

— Vous ne faites pas mentir votre réputation, commandant Morane. Sans vous, je n’aurais jamais osé risquer tout ça.

— Le tout est d’oser, dit Bob en hochant la tête, le tout est d’oser… Mais nous ne sommes pas encore sauvés. Mettons-nous à souquer dur.

Il saisit à son tour une pagaie et, quelques secondes plus tard, la pirogue descendait la rivière à belle allure, tandis qu’au-dessus d’elle les derniers renards volants de la nuit regagnaient leurs gîtes dans les arbres.

L’aube rosissait l’horizon, vers l’est, quand venant des collines, des battements rageurs se firent entendre.

— Les tam-tams ! fit Blackie Melrose. Notre fuite est découverte.

— Plus d’importance, à présent, répliqua Bob. Nous avons trop d’avance. Et puis, sans canots, comment les Négritos pourraient-ils nous rejoindre ?

Ils continuèrent à pagayer, et le jour était complètement levé, quand Blackie cria, tendant le bras :

— La mer, là, devant nous !… Ils ne nous rejoindront plus à présent !… Nous sommes sauvés !

 

***

 

La pirogue avait franchi la petite barre, à l’endroit où la rivière se jetait dans la mer, et se dirigeait vers le large.

— Je dois trouver le moyen de contacter au plus tôt le major Briggs, dit Morane, pour qu’il puisse récupérer l’Oiseau de Feu et m’aider à délivrer mes amis.

De la tête, tout en continuant à pagayer, Blackie approuva :

— Cela va de soi mais, avant tout, quittons ces parages mal famés, car…

Le mécanicien du Waikiki s’interrompit, pour s’exclamer :

— Ah çà ! D’où sortent-ils ceux-là ?

Trois grandes pirogues chargées de guerriers venaient dans leur direction.

— D’autres indigènes ! fit Bob. Ils nous ont aperçus et ont l’air de vouloir nous rejoindre… Tâchons de les distancer…

Mais les deux hommes, malgré leur énergie, ne pouvaient rien contre les nombreux pagayeurs des trois embarcations qui les poursuivaient et qui, rapidement, se rapprochaient. En se retournant, on pouvait à présent détailler lesdits pagayeurs.

— Il ne s’agit pas des Négritos qui nous ont capturés, remarqua Morane. Ces guerriers me semblent de taille normale.

— Sans doute est-ce une tribu d’une île voisine venant justement faire la guerre aux pygmées, supposa Melrose. D’ailleurs quelle importance ! Ils doivent être aussi redoutables, et être mangés par des nains ou par des hommes normaux, je ne vois pas la différence…

Une des pirogues se rapprochait dangereusement. On eût dit qu’elle se livrait avec ses voisines à une course dont les fuyards étaient l’enjeu.

— Ils vont nous rejoindre, gémit Blackie. Sans doute veulent-ils, eux aussi, nous faire prisonniers, sinon ils nous auraient déjà lardés de flèches et de sagaies…

La première pirogue n’était plus qu’à vingt mètres, quand Morane prit une soudaine décision.

— Continuez à les mener en bourrique, Blackie ! lança-t-il. De mon côté, je vais leur faire le coup de l’espadon.

Il s’empara de la lance dont il s’était servi pour couler les canots des Négritos et qu’il avait emportée.

— Qu’allez-vous faire ? s’inquiéta le mécanicien.

Déjà, le Français avait sauté par-dessus bord, pour se mettre à nager entre deux eaux, en direction du canot le plus proche. Quand il jugea qu’il n’en était plus guère éloigné que de quelques mètres, il plongea aussi profondément qu’il pouvait, pour remonter ensuite à toute vitesse, la lance pointée au-dessus de la tête.

Le fer de l’arme perça la mince coque de bois et, aussitôt, l’eau envahit l’embarcation, tandis que ses occupants basculaient à la mer. Immédiatement, Bob avait replongé pour se mettre hors d’atteinte et, quelques secondes plus tard, Melrose l’aidait à se hisser à ses côtés.

Le colosse jubilait, en disant :

— Pour un bon tour, c’est un bon tour que vous leur avez joué là ! Le coup de l’espadon ! Je m’en souviendrai…

Bob s’ébroua et, abandonnant la lance momentanément devenue inutile, il reprit sa pagaie.

— J’ai réussi à les retarder un peu, fit-il, mais ce ne sera que partie remise et le coup de l’espadon ne prendra pas une seconde fois. Tâchons de prendre le plus d’avance possible.

Les poursuivants devaient perdre un peu de temps à repêcher les naufragés de la première pirogue, mais ensuite la poursuite reprit avec un acharnement accru. Bientôt, les deux embarcations indigènes eurent rejoint celle des Européens et l’encadrèrent. Finalement, l’une d’elle amorça une manœuvre destinée à couper la route aux fuyards.

— Je crois, fit Melrose en cessant de pagayer, que cette fois nous sommes cuits.

Bob saisit la lance et la brandit, en disant :

— Nous sommes peut-être cuits, mais je me sens décidé à vendre chèrement ma vie.

— Et moi donc ! jeta le mécanicien en menaçant les indigènes de sa pagaie. J’assommerai bien une douzaine de ces pithécanthropes avant de me laisser prendre !

C’est à ce moment précis qu’un guerrier se dressa dans une des deux grandes pirogues et se mit à pousser des clameurs en gesticulant frénétiquement. Immédiatement, les autres indigènes témoignèrent de la plus intense frayeur, faisant virer leurs esquifs pour s’éloigner au plus vite.

— Qu’est-ce qui leur a pris ? interrogea Blackie en les suivant du regard. C’est comme si les portes de l’enfer s’étaient soudain ouvertes devant eux. Que s’est-il passé ?

— Si je le savais…, fit Morane.

Il prêta l’oreille et reprit :

— Écoutez… On dirait un bruit de moteur…

Tous deux se tournèrent dans la direction d’où venait le bruit, et ils aperçurent un puissant canot à moteur qui bondissait de vague en vague dans leur direction. À la proue il y avait un canon léger à tir rapide ; à la poupe flottait l’Union-Jack.

— La Navy ! se mit à hurler Melrose. Hurrah !… Nous sommes sauvés !…

Le canot à moteur vint se ranger contre la pirogue, et des marins aidèrent Bob et son compagnon à changer de bord. Un sous-officier se présenta aux rescapés :

— Quartier-maître Wingate, du dragueur Nelson. Nous étions descendus à terre pour faire de l’eau potable à la suite d’une fuite de réservoir. En regagnant le bord, nous vous avons aperçus.

Morane se mit à rire.

— On peut dire que vous nous avez tirés là d’un bien mauvais pas, maître, assura-t-il. Je m’appelle Morane, et voici Blackie Melrose, en compagnie de qui j’ai bien failli être dévoré par les Négritos… si vraiment ils sont encore cannibales comme on l’affirme… Mais pouvez-vous me conduire sans retard auprès de votre commandant ? J’ai une requête de la plus haute importance à formuler.

 

***

 

Le commandant du Nelson était un homme entre deux âges, aux cheveux blonds largement mangés de gris.

— D’après le quartier-maître Wingate, dit-il à Morane quand celui-ci eut été introduit dans son bureau, vous vouliez me voir de toute urgence… Une faveur à me demander, ou quelque chose de ce genre ?

— En effet, sir, approuva le Français. Je voudrais adresser sans retard un message au major Briggs.

L’officier fronça les sourcils.

— Vous voulez parler du major Briggs, de la base d’essais de Boro-Boro ? Et que lui voulez-vous ?

— Lui donner des nouvelles de l’Oiseau de Feu, tout simplement.

Cette fois, le commandant du Nelson écarquilla les yeux. Visiblement, il se demandait si son hôte se moquait, ou s’il avait toute sa raison.

— L’Oiseau de Feu ? fit-il. Ce mystérieux prototype que toute la flotte d’Extrême-Orient recherche depuis plusieurs semaines ?

— C’est bien cela, sir.

À l’assurance que Bob mettait dans ses paroles, l’officier comprit immédiatement qu’il n’avait pas affaire à un plaisantin, ni à un fou.

— Très bien, conclut-il, nous allons nous mettre en rapport immédiatement avec le major Briggs. Suivez-moi à la cabine radio.

Vingt minutes plus tard, la réponse de Boro-Boro parvenait au Nelson. Elle était laconique et disait simplement : Amenez d’urgence commandant Morane à Boro-Boro – Briggs.

 

L'Oiseau de Feu
titlepage.xhtml
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html